STELLA VERNON

 

décembre 2018

Des roches sédimentaires à l’ADN d’une cellule, sur Terre ou dans le cosmos, dans le vide ou dans le plein, tout n’est qu’affaire de plis. Mouvement de la vie, le pli serait aussi celui de l’âme, c’est en tout cas ce qui se dégage en observant les sculptures de Chloé Genevaux et Guillaume Bounoure. Passionnés obsessionnels du pli, ces deux jeunes artistes architectes, qui fabriquent leurs œuvres à Montpellier, affirment avoir choisi cette voie pour « exprimer leur interrogation quant aux métamorphoses du monde. »

Rupture avec les normes classiques

Ils se sont rencontrés en 2003 à l’école d’architecture de Montpellier où déjà, tout les reliait. À commencer par ce rapport très intime à la matière qu’ils ont appris à expérimenter à Cantercel, un lieu unique proposant une expérience conceptuelle et globale de l’art de construire. « Cantercel a pour vocation de concevoir et mettre en expérience de nouveaux modes d’habitat au travers d’une architecture environnementale et organique. C’est là que nous avons découvert que nous n’étions pas obligés de faire des immeubles en béton », raconte, amusée, Chloé Genevaux, titulaire d’un doctorat en architecture sur le thème du pli.

Engagé dans des recherches d’espaces fluides, le duo travaille depuis quinze ans au processus de morphogenèse par le pliage. « Nous avons commencé par travailler sur l’optimisation de formes à partir de bandes pliées, explique Guillaume Bounoure. Mais pour passer à la réalisation de ces constructions à grande échelle et pouvoir réaliser des formes complexes, il a fallu développer nos propres algorithmes, ce qui a introduit la découverte d’une génération de formes nouvelles. »

Mobiliers connectés, projet sur le pli pour Airbus, construction d’une serre bioclimatique, écriture de trois ouvrages*… Chloé Genevaux et Guillaume Bounoure ont réalisé de nombreux projets singuliers, allant jusqu’à créer un collectif d’architecture expérimentale, porté par ce même objectif : entrer en familiarité avec les matières des pliages.

Architecture sculpture

« Enfant, j’écrivais de la poésie, je faisais de la peinture et de la sculpture et je rêvais de faire les Beaux-Arts. Il y a quatre ans, nous avons créé la société Bou-Ge (acronyme de Bounoure et Genevaux, NDLR) qui s’est substituée à nos activités. J’ai un peu l’impression de boucler la boucle », raconte Guillaume qui a pris de nombreux chemins de traverse – dont hypokhâgne – avant d’arriver à l’architecture, pour s’en détacher au profit d’une voie artistique. Un parti pris plastique pleinement assumé par les deux architectes qui enchaînent depuis un an les expositions : dans les galeries Philippe Decorde à Strasbourg, Clément Cividino à Perpignan, et désormais Boisanté à Montpellier.

Éloignées des schèmes conceptuels traditionnels, leurs sculptures traduisent une profonde réflexion sur la matérialisation discontinue d’un phénomène continu. « Notre travail porte non pas sur la fonctionnalité des plis mais sur ces fragments d’infini qui disent beaucoup de la beauté des plissements de l’âme. Comme un second vêtement, ces plissements à échelle humaine forment un plus grand corps. La posture n’est pas figée mais comme suspendue dans le temps ». Avec Bou-Ge, chaque sculpture semble révéler l’invisible, avec comme point de départ, un geste simple : un pli qui se répète à l’identique. Pour modéliser ce pli en 3D, le couple travaille la matière (acier, bois…), à froid et fait appel, selon l’approche technique, à des entreprises professionnelles pour la réalisation de formes complexes.

Trace de stylo ou de pinceau, sillons fraisés comme autant de scarifications, coulures… les sculptures semblent parfois inachevées. « Nous ne sommes pas dans la recherche de la perfection, se défend Guillaume, mais plus dans un jeu sur la forme. » Jeu de miroir, entre ombre et lumière, dévoilant un visage, un animal… chaque visiteur pourra y trouver l’écho à ses propres attentes. Paréidolie, affirment les psychologues. Soit la faculté d’associer un stimulus visuel informe à un élément identifiable. En pensant différemment la dynamique du pli jusqu’à son immatérialité, Chloé Genevaux et Guillaume Bounoure réussissent à nous faire plonger dans une dimension purement phénoménale. Une mise en abîme jusqu’au boutisme.

* Chez Gallimard : Un nouvel art du pli ; La paille dans l’architecture, le design, la mode et l’art ; Le liège dans l’architecture, le design, la mode et l’art.

Pli et processus de morphogenèse

 

Juillet 2019

Peu importe le pourquoi si l’on a le comment. » AC

‏Le pli est un champ d’investigation technique et philosophique original. Il a peu été étudié jusqu’alors faute d’outils de représentation et de conception adaptés à sa nature multidimensionnelle. Le pli est un sujet de recherche pertinent, au point qu’il pourrait dans le futur (un futur peut être proche) révolutionner notre manière de faire l’architecture, le design industriel, la confection de vêtements et donc de penser les objets. Le pli pourrait en outre devenir un concept clef pour la représentation d’idées nouvelles, non plus du point de vue d’un raisonnement linéaire traditionnel, mais dans un contexte de potentialités multiples. Et donc le pli, par essence mobile et agile, pourrait facilement s’adapter comme schéma directeur à des structures de pensée multimodales. (l’arborescence du contenu d’un site web est une illustration bien connue de ce type d’organisation de l’information.)

‏Le pli permet à partir d’une surface continue (un même continuum ) de générer une forme qui s’inscrit dans l’espace et le temps, puisqu’elle aura des orientations fixes et des positions multiples régies par les lois topologiques de la cinématique du pli. (C’est un des sujets abordés dans notre livre Un nouvel art du Pli aux éditions Gallimard Alternatives)

‏Ainsi les divers algorithmes constitutifs de la logique du pliage ouvrent en termes de «design thinking», des possibilités comparables au passage du cercle à la sphère en géométrie.

‏Du point de vue artistique, nous nous sommes intéressés aux divers processus qui sont à l’origine du pli. Certains trouvent leur base dans l’esprit conceptuel rationnel et produisent des formes réglées, d’autres sont issues des interactions du «moi expérimentateur» avec la matière et donnent des résultats aléatoires guidés par le sens du geste et les forces à l’oeuvre dans la nature.

‏Le pli nous inspire car il symbolise à nos yeux, le potentiel de renouvellement mental humain, et donc pourrait, s’il gagne les couches ordinaires de la conscience collective, devenir un art et une manière de «faire avec le monde» plutôt que de «faire le monde». L’art du pli, au même titre que la méditation de pleine conscience, pourrait à mon sens, nous aider en tant qu’humains, à repousser les limites de notre entendement. Le thème du pli pourrait dès lors devenir un système de pensée cohérent et contribuer à former des schémas ou matrices d’explication d’une réalité contemporaine toujours plus complexe.

‏Le pli, générique d’une famille d’espaces et de formes aux possibilités multiples, de par sa nature changeante chargée d’intentionnalité, serait j’en ai la conviction, plus cohérent que les représentations statiques qui ont prévalu jusqu’alors comme «carte du monde».  Au point que la métaphore du pli s’accorderait je crois avec des idées à naitre alliant conscience, intelligence et corporalité comme schéma directeur de la représentation de notre moi humain dans un cosmos incommensurable.

‏Au delà des considérations pratiques et théoriques, je dirais que le processus d’apparition du pli est quelque chose d’émouvant et de comparable à de nombreux phénomènes naturels comme l’éclosion d’une fleur ou l’émergence d’un relief, un plissement géologique, à l’horizon.

‏Notre travail de création s’appuie sur sept processus différents d’apparition du pli. C’est à chaque fois l’apparition d’une intention particulière qui génère l’existence de la forme et du motif du pli. selon le processus activé la forme pliée globale pourra être issue d’une action de dérouler un ruban dans l’espace, d’emballer une forme existante, refléter l’expression d’une force invisible, être issue d’une composition libre dans une limite imposée, être le fruit d’un processus évolutionnaire, la trace d’une confrontation avec le monde matériel, ou l’expression d’une délimitation spatiale.

‏Il s’agira là d’orienter la recherche vers l’apparition des «mouvements immobiles «qui sont au coeur de ce qui nous touche dans le pli, et de favoriser ´l’apparition d’un système d’écriture cohérent et original du pli . A partir de ce lexique , nous avons conscience que la tache d’écrire nécessitera de notre part une implication totale et impeccable. Nous rejetterons tout formalisme ou toute forme d’hyper-sémantisation de l’acte pour nous concentrer sur le geste minimum en toute liberté. Ce travail s’inscrit dans la continuité de la recherche que nous avons mené ensemble sur le pli et la matière durant notre vie. Et comme nous n’avons que la possibilité de continuer ce qui a été initié, il ouvre la perspective d’aventures nouvelles, guidées par un mélange d’intuition et d’esprit d’investigation. L’abstraction que permet le pli, parce qu’elle ouvre sur l’universel sera pour nous une occasion d’ouvrir le dialogue entre objet et sujet à la recherche de cet autre moi qui aurait la possibilité d’entrevoir la vie dans la vie.