QUIES MOVEO

[ Mouvement immobile ]

 

La matérialité de l’oeuvre tend à l’immatériel. Le blanc des tôles récupérées sur des chantiers se fond dans le blanc des murs. Nous ne travaillons pas la surface elle-même, c’est une surface neutre, au fini industriel. Seulement quelques plis sur la surface, révélés par la lumière.

L’essentiel n’est pas de regarder mais de sentir la présence du vide. La perception d’une même oeuvre évolue sans cesse avec l’espace et le temps. Elle est vivante !

Nos oeuvres naissent de rencontres avec le réel. De simples papiers froissés, déchirés jetés sur le trottoir, attirent notre attention. Et nous ouvrent une voie nouvelle. À chaque rencontre entre le monde extérieur et notre monde intérieur, une nouvelle image émerge et engendre des constructions infinies.

Quand nous plions la tôle, nous respirons profondément, nous retenons notre respiration, et nous pressons la surface ensemble, répétant à grande échelle les gestes préalablement réalisés sur de petits papiers. Nos gestes sont mesurés, nous cherchons à ne pas trop plier. Le pli est l’empreinte de nos deux corps sur la surface.

Nous plions dans l’espace, nous tournons et retournons la surface. C’est pourquoi les oeuvres n’ont ni gauche-droite, ni haut-bas, ni avant-arrière.

Le pli intègre par sa nature division et continuité. C’est d’abord un processus. Les oeuvres se «finissent toutes seules» !

Novembre 2019

PLI ET PROCESSUS DE MORPHOGENÈSE

 

« Peu importe le pourquoi si l’on a le comment. » William Blake

‏Le pli permet à partir d’une surface continue de générer une forme qui s’inscrit dans l’espace et le temps, puisqu’elle aura des orientations fixes et des positions multiples régies par les lois topologiques de la cinématique du pli.

Les diverses logiques du pliage ouvrent, des possibilités inspirantes des points de vue conceptuel et technique.

‏Dans nos recherches, nous nous sommes intéressés aux divers processus qui sont à l’origine du pli. Certains trouvent leur base dans l’esprit rationnel et produisent des formes réglées, d’autres sont issues des interactions du «moi expérimentateur» avec la matière et donnent des résultats aléatoires guidés par le sens du geste et les forces à l’oeuvre dans la nature.

‏Il s’agira d’orienter la recherche vers l’apparition des «mouvements immobiles «qui sont au coeur de ce qui nous touche dans le pli,

Juillet 2019

STELLA VERNON

 

Des roches sédimentaires à l’ADN d’une cellule, sur Terre ou dans le cosmos, dans le vide ou dans le plein, tout n’est qu’affaire de plis. Mouvement de la vie, le pli serait aussi celui de l’âme, c’est en tout cas ce qui se dégage en observant les sculptures de Chloé Genevaux et Guillaume Bounoure. Passionnés obsessionnels du pli, ces deux jeunes artistes architectes, qui fabriquent leurs œuvres à Montpellier, affirment avoir choisi cette voie pour « exprimer leur interrogation quant aux métamorphoses du monde. »

Rupture avec les normes classiques

Ils se sont rencontrés en 2003 à l’école d’architecture de Montpellier où déjà, tout les reliait. À commencer par ce rapport très intime à la matière qu’ils ont appris à expérimenter à Cantercel, un lieu unique proposant une expérience conceptuelle et globale de l’art de construire. « Cantercel a pour vocation de concevoir et mettre en expérience de nouveaux modes d’habitat au travers d’une architecture environnementale et organique. C’est là que nous avons découvert que nous n’étions pas obligés de faire des immeubles en béton », raconte, amusée, Chloé Genevaux, titulaire d’un doctorat en architecture sur le thème du pli.

Engagé dans des recherches d’espaces fluides, le duo travaille depuis quinze ans au processus de morphogenèse par le pliage. « Nous avons commencé par travailler sur l’optimisation de formes à partir de bandes pliées, explique Guillaume Bounoure. Mais pour passer à la réalisation de ces constructions à grande échelle et pouvoir réaliser des formes complexes, il a fallu développer nos propres algorithmes, ce qui a introduit la découverte d’une génération de formes nouvelles. »

Mobiliers connectés, projet sur le pli pour Airbus, construction d’une serre bioclimatique, écriture de trois ouvrages*… Chloé Genevaux et Guillaume Bounoure ont réalisé de nombreux projets singuliers, allant jusqu’à créer un collectif d’architecture expérimentale, porté par ce même objectif : entrer en familiarité avec les matières des pliages.

Architecture sculpture

« Enfant, j’écrivais de la poésie, je faisais de la peinture et de la sculpture et je rêvais de faire les Beaux-Arts. Il y a quatre ans, nous avons créé la société Bou-Ge (acronyme de Bounoure et Genevaux, NDLR) qui s’est substituée à nos activités. J’ai un peu l’impression de boucler la boucle », raconte Guillaume qui a pris de nombreux chemins de traverse – dont hypokhâgne – avant d’arriver à l’architecture, pour s’en détacher au profit d’une voie artistique. Un parti pris plastique pleinement assumé par les deux architectes qui enchaînent depuis un an les expositions : dans les galeries Philippe Decorde à Strasbourg, Clément Cividino à Perpignan, et désormais Boisanté à Montpellier.

Éloignées des schèmes conceptuels traditionnels, leurs sculptures traduisent une profonde réflexion sur la matérialisation discontinue d’un phénomène continu. « Notre travail porte non pas sur la fonctionnalité des plis mais sur ces fragments d’infini qui disent beaucoup de la beauté des plissements de l’âme. Comme un second vêtement, ces plissements à échelle humaine forment un plus grand corps. La posture n’est pas figée mais comme suspendue dans le temps ». Avec Bou-Ge, chaque sculpture semble révéler l’invisible, avec comme point de départ, un geste simple : un pli qui se répète à l’identique. Pour modéliser ce pli en 3D, le couple travaille la matière (acier, bois…), à froid et fait appel, selon l’approche technique, à des entreprises professionnelles pour la réalisation de formes complexes.

Trace de stylo ou de pinceau, sillons fraisés comme autant de scarifications, coulures… les sculptures semblent parfois inachevées. « Nous ne sommes pas dans la recherche de la perfection, se défend Guillaume, mais plus dans un jeu sur la forme. » Jeu de miroir, entre ombre et lumière, dévoilant un visage, un animal… chaque visiteur pourra y trouver l’écho à ses propres attentes. Paréidolie, affirment les psychologues. Soit la faculté d’associer un stimulus visuel informe à un élément identifiable. En pensant différemment la dynamique du pli jusqu’à son immatérialité, Chloé Genevaux et Guillaume Bounoure réussissent à nous faire plonger dans une dimension purement phénoménale. Une mise en abîme jusqu’au boutisme.

* Chez Gallimard : Un nouvel art du pli ; La paille dans l’architecture, le design, la mode et l’art ; Le liège dans l’architecture, le design, la mode et l’art.

Décembre 2018